Le mot cancer fait encore peur. Y compris chez les praticien·nes du massage.

Peur de mal faire. Peur de faire mal. Peur de provoquer un problème. Peur de ne pas être légitime. Et au bout de cette peur, une réponse par défaut qui coûte cher : “Non, je ne peux pas te masser.”

Des praticien·nes qui refusent, des clients qui n’osent pas dire, des malades qui restent sans toucher. Alors que le massage est déjà pratiqué en oncologie : au Québec et aux États-Unis depuis des décennies, en Belgique jusque dans les hôpitaux, en France plus timidement. Les recommandations internationales préconisent d’ailleurs de le proposer aux patients.

Lors d’une table ronde du Sommet des Masseur·euse·s, Anne Compagnon (plus de 30 ans de pratique, formatrice en massothérapie) et Catherine Bauraind (infirmière et massothérapeute en milieu hospitalier) ont mis des mots justes sur ce sujet trop souvent esquivé. Ce que tu vas lire vient de leur expérience terrain, pas d’une théorie médicale.

Anne pose d’ailleurs une précision d’entrée : elle n’affiche pas l’oncologie comme spécialité. Elle forme les praticien·nes à recevoir ces personnes en sécurité, et réserve sa propre pratique auprès de personnes malades au bénévolat. Catherine, elle, en a fait son métier, entre l’hôpital, le domicile et les soins palliatifs.

Qu’est-ce que le massage en oncologie ?

Un point est clarifié d’emblée par les deux intervenantes : on ne parle pas toujours de “massage” au sens classique. En oncologie, le toucher prend plusieurs formes selon l’état de la personne, le moment du parcours de soins et le contexte.

Cela peut être un massage très doux sur les zones sans contre-indication, un toucher-massage plus léger qu’une technique standard, une simple présence des mains sur le corps. Parfois, tenir une main suffit. Il y a toujours quelque chose de juste à proposer. Et c’est précisément cette capacité d’adaptation qui distingue le massage oncologie du massage bien-être classique.

Catherine va plus loin : elle a cessé d’employer le mot. « Je ne parle pas de massage, je parle de toucher. Un massage, si on le définit, c’est un pétrissage, c’est un truc thérapeutique. » Le glissement de vocabulaire n’a rien de cosmétique. Il dit exactement ce qu’on fait, et ce qu’on ne prétend pas faire. Il protège le patient d’une promesse, et le praticien d’un terrain qui n’est pas le sien.

La grande idée reçue à déconstruire en premier : “cancer = massage interdit”. Ce n’est pas ce que dit la pratique réelle. Il n’y a pas deux cancers identiques. Il n’y a pas deux parcours identiques. La maladie évolue, les traitements changent, l’état du patient varie d’une séance à l’autre. Ce qui est vrai un jour peut ne plus l’être le lendemain.

Deux autres croyances freinent les praticien·nes inutilement. La première : “le massage va propager les métastases”. C’est la question que Catherine a posée au corps médical pendant des années, sans jamais obtenir de réponse. Elle a fini par aller chercher elle-même dans la littérature. Elle n’a rien trouvé qui étaye cette peur, et les données actuelles ne disent pas autre chose.

La seconde : “il faut toujours masser très léger”. Anne la démonte frontalement : ce n’est pas toujours le cas. La pression ne se décide pas à l’avance, elle s’ajuste à la zone, au moment et à l’état du jour. Une pression systématiquement légère n’est pas une sécurité, elle peut au contraire faire très mal selon la situation. Ce qui permet de trancher, ce n’est pas une règle apprise, c’est l’anamnèse : les questions posées avant la séance, ce qu’on cherche à savoir, ce qu’on observe pendant, et la décision qui en découle ce jour-là.

Anne en signale une troisième, moins souvent formulée et pourtant la plus répandue : le praticien ne voit que le cancer. Il oublie la personne qui est derrière. C’est toujours quelqu’un qui vient vous voir, et le cancer ne fait que traverser son histoire. Le piège n’est pas le geste, c’est la place que la maladie prend dans la séance.

Ce qui est vrai, en revanche : le toucher ne va pas chercher toutes les douleurs. Catherine est nette sur les métastases osseuses, il n’y aura aucun résultat de ce côté-là. Ne jamais promettre un résultat. Dire la vérité rassure, évite la déception et protège la relation. Protège aussi le professionnel.

Il y a là une apparente contradiction, et elle mérite d’être posée clairement. Les recommandations internationales préconisent de proposer le massage. Les intervenantes disent qu’il ne faut rien promettre. Les deux sont vrais, à deux niveaux différents. Les études mesurent une moyenne sur des cohortes de patients. Toi, tu as une personne en face de toi. Un bénéfice moyen n’est jamais une garantie individuelle. Les données justifient que tu proposes. Elles ne justifient pas que tu promettes.

Le terrain solide, celui sur lequel on ne se mouille pas, c’est la qualité de vie. C’est ce que la recherche documente le plus largement : la douleur, l’anxiété et la qualité de vie. Ce qu’Anne et Catherine ajoutent depuis le terrain est d’un autre ordre. Dans un parcours très médicalisé, un malade est touché en permanence, mais toujours pour un soin. Le toucher du massage est un autre toucher, et la relation de la personne à ce toucher peut se transformer pendant la séance. C’est une valeur propre. Différente de la médecine. Complémentaire.

L’observation guide le geste bien plus que les protocoles. Catherine le chiffre : « L’observation du patient va déjà nous donner, je pense, quatre-vingt pour cent des réponses pour adapter notre massage. » Difficulté à monter un escalier, fatigue visible, façon de se déshabiller, posture sur la table, matériel médical, cicatrices, réactions au toucher. Le corps répond avant la bouche. Lire ce corps attentivement, c’est déjà pratiquer le massage oncologie.

Cette observation ne sert pas qu’aux personnes en traitement. Anne insiste sur un angle mort que presque personne ne formule : les gens qui ont eu un cancer et qui ne te le disent pas. Ils viennent pour un massage bien-être, tu n’es pas médecin, et leur cancer remonte à cinq, dix ou quinze ans. Ils n’ont aucune raison de l’annoncer. Or selon les traitements reçus, il reste des séquelles à vie et des précautions à prendre à vie. Un curage ganglionnaire ancien reste un curage ganglionnaire. C’est une raison suffisante, à elle seule, pour se former : le sujet ne concerne pas seulement les praticien·nes qui choisissent d’accompagner des personnes malades.

Comment pratiquer le massage oncologie en sécurité

Les vraies précautions portent sur des situations précises, pas sur une interdiction globale. La littérature de référence en massage oncologique, celle de Tracy Walton et Gayle MacDonald dont Anne et Catherine se réclament toutes les deux, distingue deux familles.

D’abord des zones : zones tumorales, zones sous radiothérapie active, cicatrices récentes, dispositifs médicaux (cathéters, ports-à-cath). Une précision de vocabulaire qui compte : ce sont des zones qu’on ne masse pas, pas des zones qu’on ne touche pas. Le massage en oncologie cherche justement à globaliser le corps, et une main posée n’est pas un massage.

Le côté opéré d’un curage ganglionnaire ne figure pas sur cette liste. Ce n’est pas un interdit, c’est une exigence de formation, et Anne est catégorique : c’est le plus gros risque qu’un massothérapeute puisse créer par méconnaissance. Les dégâts documentés sont des lymphœdèmes secondaires, provoqués par des praticiens qui ne savaient pas comment masser un membre opéré. Et ça ne concerne pas que les bras : il y a des curages au niveau des jambes, de l’abdomen, et même de la tête.

Ensuite des situations, qui ne se localisent nulle part sur le corps et qui imposent de demander avant de toucher : plaquettes basses sous chimiothérapie, thrombose connue, métastases osseuses, aplasie, fièvre. L’hygiène revient d’ailleurs en premier dans les réponses de Catherine, parce que ces personnes sont immunodéprimées par les traitements eux-mêmes.

Et l’aval médical ne dispense jamais d’observer. Les deux intervenantes sont d’accord sur ce point contre-intuitif : le oui ou le non d’un médecin n’a pas toujours grande valeur, parce que beaucoup ne savent tout simplement pas ce que le massage fait ou ne fait pas. Catherine en raconte un cas précis, vécu à l’hôpital, où le feu vert de l’équipe soignante aurait été dangereux à suivre. Elle le détaille en table ronde.

Un piège qu’elle voit revenir souvent, et qui part pourtant d’une bonne intention : l’huile essentielle choisie pour aider. Certaines interagissent avec les traitements, notamment par le métabolisme hépatique. D’autres sont oestrogène-like et contre-indiquées sur les cancers hormonodépendants, et la liste est plus longue que ce qu’on imagine. La peau sous traitement, elle, ne tolère plus ce qu’elle tolérait avant. Anne pose la règle sans nuance : pas d’huiles essentielles si tu n’es pas aromathérapeute. Connaître les traitements en cours, ce n’est pas devenir médecin. C’est éviter de travailler contre eux.

Un principe central dans le travail d’Anne et Catherine : la petite lampe intérieure. Ce signal d’inconfort ou de doute qui s’allume parfois pendant une séance. Ne jamais l’ignorer. L’écouter, faire un pas en arrière, alléger le geste. Arrêter, adapter, questionner. Cette intuition n’est pas de l’hésitation : c’est de la rigueur.

La question de la formation revient dans tous les échanges terrain. Elle n’est pas une garantie absolue, mais c’est un socle. Se former au massage oncologie permet de comprendre la maladie sans vouloir devenir médecin, de connaître les effets secondaires des traitements sur le corps et la peau, de poser un cadre professionnel clair avec les soignants, et de savoir dire non quand la situation dépasse ses compétences. Parfois, la formation permet aussi de réaliser que ce n’est pas un public avec lequel on souhaite travailler. C’est aussi une réponse légitime.

Anne le formule d’une façon qui déplace la question. Elle-même n’affiche nulle part le massage en oncologie, précisément parce qu’elle ne cherche pas cette clientèle. L’intérêt de se former est ailleurs : on aura tous, un jour, des clients qui ont un cancer. Se former, c’est pouvoir continuer d’accompagner quelqu’un qu’on suit depuis trois ans quand la maladie arrive, au lieu de le renvoyer vers un inconnu au moment où il a le plus besoin de familiarité. Et si on sent qu’on ne peut pas, c’est aussi savoir le dire proprement : « je préfère que vous voyiez quelqu’un d’autre pendant votre traitement, et vous revenez me voir après. » Y compris là, il reste des choses à savoir pour la suite.

Le bénévolat en milieu hospitalier ou en maison mieux-être est souvent la première porte. Il permet d’acquérir de l’expérience auprès de personnes atteintes de cancer sans la pression du cabinet libéral. Parler le langage médical (comprendre un dossier, communiquer avec l’équipe de soins) devient un atout central dans ce service.

Il y a aussi une difficulté dont on parle rarement, et qui n’a rien à voir avec les mains : les mots. Anne la voit revenir en permanence chez ses élèves. Des praticien·nes qui ne trouvent pas leur position face à la maladie et qui compensent par de la compassion appuyée. « Oh, ma pauvre, oui, je comprends. » Ce n’est pas ce que la personne vient chercher. Et le réflexe repose souvent sur une image fausse : un cancer ne veut pas dire quelqu’un de très malade. Beaucoup se vivent aujourd’hui comme des maladies chroniques, avec des gens qui travaillent, sortent et viennent se faire masser comme avant.

Un dernier point que Catherine et Anne abordent avec beaucoup de franchise : le piège du sauveur. Les masseur·euses ont souvent une posture d’accompagnant, de réparateur. En oncologie, ce réflexe peut devenir intrusif. Le patient n’a pas toujours envie de parler. Il n’a pas toujours besoin qu’on aille chercher ses émotions. Il a parfois juste besoin d’être touché autrement, en sécurité, par quelqu’un de présent sans agenda caché.

Prendre soin de soi pour durer dans cet accompagnement n’est pas un luxe. C’est une condition. Connaître ses limites, accepter de s’arrêter, se faire accompagner soi-même : autant de garde-fous que les deux intervenantes pratiquent dans leur propre vie professionnelle depuis des années.

Questions fréquentes sur le massage oncologie

Qu’est-ce qu’un massage oncologique ?

Le massage oncologique (aussi appelé massage en oncologie ou oncomassage) désigne un ensemble de techniques de toucher adaptées aux personnes atteintes de cancer. Il tient compte des traitements en cours, de l’état général du patient et des zones à respecter. Ce n’est pas un protocole fixe : c’est une pratique d’observation et d’adaptation permanente, centrée sur le mieux-être de la personne au moment où elle se présente.

Est-il possible de masser quelqu’un qui a un cancer ?

Oui, dans la grande majorité des situations. Le cancer n’est pas une contre-indication générale au massage. Certaines zones précises doivent être évitées selon la maladie, les traitements et l’état de la personne, mais le reste du corps peut bénéficier d’un toucher adapté. La clé, c’est la formation du praticien et la communication avec l’équipe médicale si possible.

Quelle est la différence entre un massage oncologique et un massage classique ?

Un massage classique suit généralement un protocole défini, appliqué à un corps en bonne santé. Le massage en oncologie demande une évaluation à chaque séance, une adaptation permanente aux effets des traitements sur le corps, et une posture différente du praticien : plus d’observation, moins d’intention technique. La pression, les zones abordées, la durée et l’intention changent selon chaque moment du parcours de soins.

Peut-on masser un patient atteint de cancer ?

Oui, à condition d’adapter son approche. Un praticien formé au massage oncologie sait identifier les zones à respecter, ajuster sa technique à l’état réel du patient ce jour-là, et poser un cadre clair. La réponse n’est presque jamais “non” dans l’absolu, mais toujours “cela dépend de la situation précise de cette personne, à ce moment de sa maladie”.


Ces questions, Anne Compagnon et Catherine Bauraind les ont abordées avec une rigueur et une humanité qu’on retrouve rarement sur ce sujet. Le replay complet de cette table ronde est disponible dans le Club : les vraies précautions terrain, les situations concrètes, les regards croisés France / Belgique / Amérique du Nord et les questions du public.

Si tu veux aller plus loin, c’est par là.

Sources

Les propos d’Anne Compagnon et de Catherine Bauraind cités dans cet article sont issus de la table ronde « Massage en oncologie : accueillir et accompagner un patient avec des gestes sécurisés », Sommet des Masseur·euse·s, septembre 2025.

  • Mao JJ et al., « Integrative Medicine for Pain Management in Oncology: Society for Integrative Oncology–ASCO Guideline », Journal of Clinical Oncology, 2022. Recommande de proposer le massage aux patients douloureux, en particulier en soins palliatifs.
  • Myint OW et al., « Effectiveness of Massage Therapy for Cancer Pain, Quality of Life and Anxiety Levels: A Systematic Review and Meta-Analysis », Journal of Clinical Nursing, 2025;34(1):49-87.
  • Cancer Council Australia, « Does massage spread cancer ? ». Aucune preuve crédible que le massage propage un cancer.
  • Walton T., « Cancer and massage therapy: contraindications and cautions », Massage Therapy Journal, sur l’adaptation de la pression et les précautions par zone et par situation.
  • En France, la Ligue contre le cancer propose des massages bien-être dans ses Espaces Ligue, assurés par des prestataires formés spécifiquement.

À noter : le massage ne figure pas dans le panier national des neuf soins oncologiques de support défini par l’instruction DGOS/INCa du 23 février 2017. Il est pratiqué et proposé, il n’est pas encore reconnu à ce titre.

Cet article s’adresse aux praticien·nes du bien-être. Le toucher-massage accompagne, il ne soigne pas et ne remplace aucun traitement médical.